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Daniel YADRO nous a quitté en ce début d'année 2011
nous gardons le souvenir d'un homme intelligent et joyeux

Le Cahier de Daniel YADRO


En Septembre1998, une réunion publique à la Résidence du Moulin, faisait appel aux souvenirs des anciens habitants des quartiers avoisinants, afin de retracer l'histoire de leurs « villages ».

Monsieur Daniel YADRO a bien voulu nous communiquer les notes qu'il avait préparées à cette occasion.

Nous l'en remercions vivement.

Lors de notre rencontre, il a ajouté quelques commentaires que nous publions également.


Je suis l'homme le plus âgé, né en 1922 à Sabarèges, j'y ai passé mon enfance et y vit encore aujourd'hui.

 Ma famille, par ma mère est une des plus anciennes du village. Arrivée d'un aïeul venant de l'Ariège au début du 19 ème siècle et dont les naissances ont agrandi maison et propriété.

 Tous mes souvenirs sont faits d'anecdotes racontées par mon grand-père, ma mère.

 Le village est situé à l'extrémité Nord Ouest de la commune d'Ambares, et délimité, en gros, par l'Estey du Gua, la voie ferrée Bordeaux/Paris, les communes de Bassens et Saint-Louis de Montferrannd. Il était vivant, on y parlait patois (j'en sais un peu), mais c'est, hélas perdu.

 Il n'y avait jusqu'à la guerre de 1914 que des vignes, un peu de pâturages et la palue. Comme activités, je pense : un atelier de tonnellerie, une petite épicerie et un atelier de couture tenue par ma grand-mère. Il n'y a jamais eu de café-restaurant, de « bistrot », c'est pourquoi les habitants sont si sobres !

Les grands bouleversements sont arrivés avec le chemin de fer ( la gare de la Gorp qui touche Sabarèges)l'implantation d'usines comme Everite en 1918 (à peine à 3 km du village) et l'arrivée de l'électricité que j'ai connu en 1925.

La démographie a augmenté après la guerre de 14/18. Il y avait à Sabarèges, 20 garçons nés de 1920 à 1924, et 6 ou 7 filles.

La commune d'Ambares comprend le bourg, bien sur et des quartiers en périphérie. La Grave , le Chemin de la Vie , Rabaneau, La Blanche , Bernatet et Sabarèges qui a toujours été le point pauvre, ou plutôt, oublié !

Il est vrai, ce n'est pas un passage. Pour rallier les communes limitrophes, Bassens et Saint-Louis de Montferrand, il n'y avait que le Picoutous qui zigzague dans la palue et rejoint le bord de la Garonne. Il était emprunté à pieds par les vendangeurs avant la guerre de 14, et par les vélos des ouvriers de l'Everite après la guerre. Depuis quelques décades, une belle route rejoint l'Everite et la voie rapide d'Ambes.


Nous étions ravitaillés par les commerçants ambulants qui faisaient la chine. Le lieu de rencontre privilégié était le plaçot de Sabarèges,( actuellement place Armand Champeau).

Dans la génération de mes parents, les femmes pour la plupart ne travaillaient pas à l'extérieur, et donc se réunissaient au passage des commerçants, lesquels stationnaient au moins ½ heure chacun.

 Il y avait :

trois bouchers, chacun à des jours différents, bien sur : Traillé, Périllat, Lapeyre

trois épiciers, Barre, Barrès, Noël, également à des jours différent

trois marchands de poisson, André avec son cheval superbe et sa grande carriole, Madame Thiébaut, dite « la borgne » au vocabulaire très vert, puis Defaye, pas muet non plus.

le dimanche matin, Arthur Duverger, le charcutier, avec son petit cheval et sa minuscule carriole bâchée. Ah ! ce pâté, ces grattons, ces casse-croûtes …

le marchand de chaussures au slogan (les feutres à 4F50 la paire)

le marchand de vêtements, de tissus Camille, tellement gentil.

 C'était, bien sur, surtout avant la guerre de 39, les seules autos circulant à Sabarèges qui nous dérangeait dans nos jeux sur le plaçot. La chine des commerçants s'est estompée peu à peu, et maintenant passent, seulement, le boulanger et le porteur de journaux, le matin de bonne heure.

 Ces réunions avec les commerçants entretenaient la convivialité des habitants. Il n'y avait alors, ni télé, ni radios la vie de société n'était vraiment pas la même.

 

Le soir de la St Jean , on faisait le feu de St Jean, toujours sur le plaçot. Dans la semaine, nous préparions le bûcher, on chinait des sarments chez les habitants. Nous faisions le tour du feu, les enfants avec leurs lanternes vénitiennes et les femmes avec leurs croix de la St Jean , faites d'herbes adéquates.

 En 1938, on a instauré une fête plus conséquente avec bal et orchestre. Comme cela avait été une réussite, en 1939 on a vu plus grand avec une salle de bal préfabriquée et beaucoup de monde. Mais, hélas la guerre et l'occupation ont coupé court à ces initiatives.

 Quand je suis revenu de déportation en Juin 1945 : STO (classe 42), la population, les mœurs avaient déjà changé. Le vrai village avait disparu.

 Pendant quelques années, un petit cirque est venu, toujours sur le plaçot. La joie des enfants et des grand-mères.
«  Ma mère, avec ma fille, la plus jeune, elles étaient assises avant que ça commence. »

 Il y a eu aussi quelques concerts musicaux avec l'harmonie d'ambares et son chef Rispal. Le samedi soir à la belle saison.

"Pour mardi gras, on mettait des masques et on se promenait. Quand on faisait la fête de l'Eglantine on faisait les stands avec Michel Couleau. Les grands-parents de Michel étaient des amis de mes grands-parents."


 Pour mon grand-père, il y avait trois fêtes dans l'année, mardi gras, l'assemblée d'Ambares, et quand on tuait le cochon.

 « Les fêtes, c'était Mardi gras et le cochon dans tout Ambares. Ils chantaient en patois :

Quand mardi gras s'approche on met les rôtis à la broche

Quand mardi gras s'en va on mange de l'ail.

 Presque toutes les familles élevaient un cochon (14 mois de parc), près de 400 livres de nourriture.

 « On achetait un petit cochon avant de tuer l'autre. Il mangeait beaucoup de verdure et les eaux grasses (l'eau de vaisselle), avec, les derniers mois, beaucoup de patates et du maïs.

Quand on tuait le cochon, les voisins venaient. La fête des cochons durait un bon mois. Sur le plaçot il y avait la pompe, qui y est toujours, le puit, et notre parc à cochon était à côté, au coin.

Alors pour le tuer, ils s'embêtaient pas, ils se mettaient sur le plaçot. Il y avait la maie pour le saigner, et puis, dès que le cochon était saigné, que les femmes avaient récupéré le sang, en mettant du vinaigre pour pas que ça caille, les hommes allaient boire un coup.

Un jour, je me rappelle, j'étais gosse, ils l'avaient pas bien saigné, le cochon, il est fichu le camp, il titubait, mais il était parti, du côté de la roseraie, par là-bas ! Après, il a fallu le rattraper. Attraper un cochon adulte, c'est pas facile, et pour le tenir ? Par où ? Par les oreilles ? Et je me rappelle toujours, il gueulait comme si on l'étranglait.

J'ai vu les dernières fêtes du cochon chez mon grand-père qui est mort en 1929, j'avais 7 ans. Après, il n'y en a plus eu, on achetait un cochon, ou une moitié de cochon.

 On vivait presque en autarcie, le cochon, les volailles, les lapins et, bien sur, tous les légumes, les chais pleins de bon vin du terroir. Je n'ai plus mangé de bonnes pêches depuis cette époque. Pourtant, jamais on ne taillait ou traitait les arbres fruitiers.


Ah ! ces vacances ! pas de plages, pas de colonies. Nous avions Bois vert et l'Estey. Une fronde et un couteau. On savait l'heure par le passage des trains et la sirène de l'usine.

«  Tous les terrains de la station d'épuration et autour, jusqu'à la voie SNCF, tout ce côté de la rue de Sabarèges était prés et bois, et de l'autre côté, de la vigne, que de la vigne. »

Le quartier avait aussi ses personnages :

Pataplao qui était borgne et travaillait avec mon grand-père

Le sourd qui avait un caractère exécrable

Le manchot, adroit comme un singe

Liza qui prisait, ce dont profitait ses plats cuisinés !

Emma, véritable météo infaillible rien qu'à regarder le ciel «  Elle sortait, elle regardait, elle disait : pleuvra, pleuvra pas et elle ne se trompait jamais ! »

Thérèse la cartomancienne au talent indiscutable

Notre facteur Marcol (manchot, sûrement guerre de 14), toujours à pieds avec ses gros souliers. Exactement Zavata dans « La jument verte ». Le teint coloré, le verbe haut, nourri et abreuvé chez l'habitant.


 Les plus importants propriétaires avaient de belles maisons bourgeoises (Lignac, Courbin, Jeanneau, etc …) Tout le monde connaissait tout le monde.

 Le quartier possède une adorable chartreuse du 19 ème siècle, à l'angle de la rue de Sabarèges et de la rue André Lignac. Cachée dans la verdure, on ne la voit pas bien.

 Et j 'ai la chance d'avoir un beau jardin avec des arbres bicentenaires, merveilleusement fleuri, grâce aux soins de ma femme, véritable horticultrice.

Je suis peut-être trop sentimental, mais ne voudrait à aucun prix habiter ailleurs.