Histoire de Louis

 

-J’ai commencé à travailler de bonne heure, c'est-à-dire que, déjà, on va à l’école, on commence à travailler.

-Vous travailliez, en plus de l’école ?

-Les écoles n’étaient pas fermées, mais personnes n’allait à l’école au moment des vendanges, tout le mois d’Octobre.

C’était toujours vers la fin du mois d’Octobre, quand les vendanges étaient terminées qu’on allait à l’école. Quelques fois deux ou trois y allaient, mais ils ne faisaient rien, on commençait à travailler que quand tout le monde était là. Je suis entré à l’école, j’avais 6 ans, mais pendant les vendanges, même si on ne travaillait pas on n’allait pas à l’école, parce que les parents n’avaient pas le temps de s’occuper de nous. Nous on suivait, dans les rangs de vigne, et dès qu’on commençait à couper quelques grappes, on continuait, la mère nous faisait travailler. Autrement on commençait à travailler à partir de 9 ans, 10 ans.

Moi j’ai commencé vraiment à 10 ans, quand j’ai commencé à être payé, en demi-tarif. Toutes les vendanges il n’y avait pas d’école. Quand on aidait les parents, par exemple pour semer du maïs, mais ça c’était le jeudi. Le soir en rentrant de l’école on prenait un panier on allait ramasser aux lapins. Dans les campagnes, c’était ça, on nous demandait pas de faire les devoirs, ça jamais. Non, non fallait d’abord ramasser aux lapins, ou alors aller garder un peu les vaches au bout des rangs de vigne, parce que là l’herbe pousse bien, alors on amenait les vaches au bout des rangs de vignes, pour qu’elles aient le ventre bien plein.

-Et c’est vous qui les ameniez, parce que c’est gros les vaches…

-Oui, on était gamins, mais on savait mener les bœufs, les bœufs qui étaient liés. Par exemple, nous on était tous petits, on ne les liait pas. Mon père les liait, mais mois je les emmenais, avec l’aiguillon, une paire de bœufs, je me les emmenais, et ils nous suivaient, ils étaient dressés pour travailler, voilà.

Mes parents pour commencer, ils étaient domestiques. Mon père n’a été métayer qu’en 1940, jusque là, ils étaient domestiques. Ils sont descendus de la Vendée, en 1920, je crois, parce que là-bas ils ne gagnaient rien du tout, c’était très maigre. S’il pleuvait il n’y avait pas de travail, parce que c’était des journaliers. On les employait que quand il faisait beau, souvent.

Ils sont descendus dans le Blayais. Ils ont pris une métairie, mais ils étaient en famille, parce qu’il y avait mes oncles avec ma grand-mère. Et ma grand-mère qui était veuve, mais qui commandait, c’était les vieux qui commandaient autrefois, et qui tenaient la bourse. Après je sais que mes oncles se sont mariés et mes parents sont partis. Ils ne pouvaient plus tenir la métairie. Et là, ils sont partis en Dordogne, là où je suis né, dans le santon de Mussidan. De là, ils sont venus en Gironde, du côté de Pessac sur Dordogne, domestiques dans un château, en 1930, j’avais 2 ans. Ils ont fait 2 ou 3 propriétés, jusqu’en 1940.

En 1940, comme je commençais à travailler, c’était la guerre, mon père a dit : « si on reste domestiques, on va crever de faim » parce qu’il était payé au mois, mais il avait juste un petit lopin de terre pou élever un cochon.

Donc il a trouvé la métairie.

C’était pas facile, la patronne avait plusieurs propriétés, elle était négociante en vin, elle faisait des sous. Là il y avait un peu de vigne et de la terre, parce qu’elle voyait arriver la guerre, il fallait faire de quoi manger. Alors elle nous avait mis des vaches, on avait 2 ou 3 moutons. C’est elle qui nous avait monté un cheptel. Il y avait 4 ha de vignes, c’est pas beaucoup, mais au plus fort, on a eut fait 120 barriques de vin.

C’est vallonné un peu, c’était pas renommé, on faisait pas des vins très fort, de 1 à 11 degrés. C’était des vins blancs. Elle avait une grande propriété sur le plateau, cultivée par des domestiques, et nous on était dans le vallon, le vin était un peu moins bon. Elle faisait ses mélanges des vins de ses propriétés.

Elle nous disait à la fin de l’année qu’on n’avait rien gagné. La première année, on lui devait de l’argent. Elle avait aussi des vignes en Charente où elle avait une petite distillerie, elle faisait du Cognac. C’était pas les mêmes raisins, on appelait ça le grand blanc, des grands raisins blancs qui ne faisaient pas de bon vin. C’était un vin pour distiller, c’est le meilleur quand même pour faire le Cognac.

Le mari ne faisait rien, il promenait sa chienne.

Ce qu’on faisait pendant la guerre, on avait des cochons, on faisait du blé, on arrivait à faire dans l’année 80 sacs de grain, du blé, de l’orge et du maïs. On avait la moitié de ce qu’on vendait et de quoi se nourrir. On avait beaucoup de volailles. Elle venait, elle avait son poulet tout propre, les pommes de terre, elle avait son panier garni, et même le beurre.

matériel agricole ancien

Elle nous avait acheté une écrémeuse qu’on avait dans la cuisine, sur la table, et tous les matins, (on avait trois vaches), le lait, on n’en vendait presque pas et on l’écrémait. On faisait du beurre, et le petit lait on le donnait aux petits cochons, on avait des truies, le petit lait avec de la farine allait aux cochons. Le lait quand il est complètement écrémé, c’est plus rien, c’est presque de l’eau, vous avez enlevé toute la matière grasse, donc on le donnait aux cochons.

L’écrémeuse c’est un petit bol, c’était très lourd, il y avait une dizaine de petites assiettes avec des trous le lait tombe dedans, on le fait tourner et c’est par la vitesse que la crème sort d’un côté et le petit lait de l’autre. Quand j’étais gamin, je faisais mon café et je mettais mon verre sous l’écrémeuse, du bon côté et je buvais un bon café crème.

Ce qu’on avait de bien c’est qu’on se soignait bien. On tuait des cochons de 200 kg, magnifiques, des jambons de 20 kg, qui étaient pendus là. On n’avait pas d’argent mais les saucisses et le boudin, les jambons, et tout. On avait ça, mais pas beaucoup d’argent.

Voilà ! Maintenant c’est qu’on a besoin d’argent. Autrefois, on n’avait pas de voiture, pas de frigo, pas de télévision, pas de téléphone, il y avait l’électricité quand même. Il y avait l’électricité dans le parc à vaches, à la maison et dans deux chambres, ça fait qu’il y avait 2 ou 3 ampoules, c’est tout.

On avait de la chance, il y avait de l’eau devant la maison, il y a un puits devant, mais il fallait pomper. Et l’hiver, les bêtes, quand elles sont dedans c’est deux grands seaux de 20 litres qu’il leur fallait chacun.

On cultivait du blé pour le pain, on le vendait, mais on faisait un échange blé pain. C'est-à-dire que, au moment de la récolte, on portait les sacs de blé au minotier, avec la charrette et les bœufs, à trois kilomètres. On lui disait : il y a 10 sacs de blé pour le boulanger. Le boulanger, il nous donnait une petite planchette, ou des tickets et comme ça notre pain était payé pour toute l’année. On payait notre pain d’avance.

outils anciens

moulin

Et le reste était vendu, ça valait pas cher. Le minotier il pesait le blé avec une bascule pas très juste. Après, il nous enlevait un pourcentage pour l’humidité, pour les débris. Et les minotiers ils étaient tous riches.

Le blé était battu par la batteuse qui passait. On en avait pour une journée, on rassemblait tous les voisins, et on allait aussi chez les voisins, pour le battage. Et ce jour là on mettait la grande table et on faisait des poulets. Il y avait de quoi manger et du bon vin. Et les gars qui étaient à la batteuse, ils étaient trois ou quatre, quelquefois, ils couchaient au foin. Ils amenaient la machine le soir tard.

En dernier, le tracteur apportait la batteuse, mais avant, on allait la chercher avec les bœufs, parce que c’était une batteuse qui marchait avec une machine à vapeur, chauffée au bois. On l’appelait la loco. Il fallait deux, trois paires de bœufs pour monter chez nous, avec la pente.  C’était l’entrepreneur de battage, qui faisait ça. Il avait ce matériel et il faisait ça pendant deux mois au moins.

Et après il faisait les labours, le défonçage. Il avait le matériel pour planter la vigne. Il fallait planter à 50 ou 60 cm de profond au moins.

matértiel agricole

On l’a eu fait avec les bœufs, le défonçage, avant. Il fallait trois paires de bœufs pour tenir la charrue, et dessus il y a un bidon d’eau avec un petit tuyau qui va au versoir pour que la terre glisse mieux, parce qu’autrement ça colle dans la terre argileuse. Il fallait bien travailler les grosses mottes, toujours avec les bœufs, avec les grosses herses qu’on passait plusieurs fois.

Après on traçait, on mettait notre cordeau et on faisait les trous à la pelle. Pour que ce soit régulier, on marquait un cordeau. Tous les mètres on mettait un point de peinture rouge, et on mettait un pied de vigne à chaque point.

les lieux de nos jours

A la métairie où étaient mes parents on cultivait d’autres légumes. On cultivait beaucoup de betteraves pour les cochons, et le maïs pour les volailles.

On avait la chance d’être tout près d’un moulin à eau. On allait faire moudre ce maïs, l’orge, ou l’avoine pour mettre au cochon.

On avait une grosse chaudière, tous les deux jours on faisait cuire les betteraves pour les cochons, on ajoutait dessus les petites pommes de terre quand on en avait. Et quelquefois ces pommes de terre qui cuisaient à la vapeur, avec un peu d’eau au fond, on se les mangeait.