Jilinia

Journal de Luce – 2 Avril

 

Déjà six jours que nous tremblons avec la terre, à la lumière des bougies !

 

Pour la première fois depuis notre arrivée ici, j’ai vraiment peur. Nous avons tous peur. Jusqu’à présent, nous étions restés en marge de la tourmente…

 

Je  me demande si  ce cataclysme est simplement un épisode de l’histoire de la terre, le résultat de  déséquilibres écologiques dont nous sommes responsables, ou, comme on aurait pu le dire il y a quelques centaines d’années, le châtiment de Dieux courroucés.

 

Le basculement de la tranquillité douillette de ces derniers mois à cette terreur, encore accentuée par l’absence d’informations, altère notre pouvoir de réflexion.

 

Nous nous focalisons sur des activités basiques : manger, dormir beaucoup, jouer aux cartes pendant des heures, discuter de tout et de rien, par petits groupes, à cause du bruit… Ne pas penser, espérer que chaque minute qui passe, nous rapproche de l’accalmie, attendre, attendre…

 

Mathieu dessine nerveusement, au feutre noir, sur un grand carnet :

Les colonnes, les plafonds, nos installations de plus en plus baroques, les plantes, les tapisseries tendues entre des piliers…Il fait aussi les portraits de tous ceux qui l’entourent, vite et bien.

 

De temps en temps Gabriel lui demande de lui dessiner des animaux inventés, qu’il lui décrit. Avec une patience que je ne lui connaissais pas, il vient de terminer une espèce de dinosaure aux grands yeux, avec des pattes de canards. Agathe l’a pris  pour le colorier.

 

Je n’arrive pas à m’empêcher de penser que la vie de ces bouts de chou pourrait s’arrêter là… que mes petits enfants pourraient ne pas naître ou arriver dans des conditions impossibles pour leur survie…

 

Innocent, calmement, silencieusement, taille des morceaux de buis avec son canif. Il fabrique des couteaux à beurre et des cuillers à manches décorés et les place dans une boite en bois qu’il a creusée cet hiver.

 

Mathilde, quand elle ne prépare pas des sandwichs, tricote sans un mot, mais j’imagine bien les idées qui tournent dans sa tête. C’est la première fois que je la vois silencieuse, depuis que je la connais.

Depuis ce matin Carmina a commencé à apprendre à ses petits enfants, puis à tout un groupe, comment fabriquer les tresses à multiples brins, qui servaient dans la tribu de son grand-père pour sangler les charges sur le dos des ânes et des chevaux. Elle leur explique qu’elles étaient faites de laine mélangée à du poil de chèvre et à du crin des cheval, ce qui les rendaient très solide. On tressait aussi des ceintures. Elle savait teindre la laine avec des plantes.

 

J’ai passé un bon moment à les regarder croiser les fils de couleurs, attachés à un point fixe, dont ils s’éloignent peu à peu, tendant devant eux un bande multicolore aux dessins réguliers.

 

Nous somme loin des fabrications industrielles ! Ce matin, nous parlions avec Pascaline de ces multinationales et de leurs actionnaires qui ont évité de s’interroger sur l’avenir. Je me suis toujours demandé jusqu’où il faudrait aller dans l’illusion de la croissance.

 

Il y a une trentaine d’années, cette croissance était pour tout le monde, tout au moins dans nos pays.  Il y avait du travail, les niveaux de vie progressaient. Tout le système s’est emballé, sans crainte de voir les ressources de la terre s’épuiser. Il fallait consommer de plus en plus, comme les enfants qui s’empiffrent de bonbons pour ne pas en donner aux copains.

 

Les moins riches étaient pris en étaux, entre leurs désirs engendrés par les pubs et la télé, et la difficulté d’obtenir une juste rémunération pour des travaux peu valorisants.  Ceci, à côté de ceux qui ayant abandonné  la lute, obtenaient en aide et en dons, plus qu’ils ne pouvaient s’offrir eux même avec leurs salaires.

 

Ca y est, je suis repartie dans mes élucubrations… C’est bien inutile à présent …

 

Je regarde les autres. Nous donnons tous l’impression de garder notre calme, mais l’angoisse est palpable !

 

Sam ne sort de sous le buffet de la cuisine, que pour manger un peu et retourne se cacher précipitamment, au bout de quelques minutes.

 

Fédérico jongle en chantonnant doucement. Il lance de temps en temps une boule sur les genoux de lise qui lit des histoire aux petits. Elle la lui renvoi avec un sourire.

 

Hier après-midi, Etienne et Martin, sont passés en rappel au dessus de la cascade pour rejoindre l’extérieur. Ils se sont trouvés pris dans une tempête de pluie et de vent, épouvantable, avec, au loin des lueurs orangées, qu’ils ont attribuées à des coulées de lave.

 

Il faut que je bouge ! je vais aller préparer des boissons chaudes.

 

Après, je continuerai les broderies d’un drap pour le bébé de Justine.

 

Je ne sais plus quel Dieu prier pour que cesse cette incertitude …         

 

 

 

 

5 Avril - César

 

 

Le matin du 11ème jour, ils ont l'impression que l'atmosphère a changé, et regagnent l'abri où des rayons de soleil filtrant à travers les rochers les accueillent. 

 

A l'extérieur, ils trouvent un ciel d'un bleu intense et un début de chaleur qui les bouleversent. Désiré court comme un fou pendant qu'Adèle le suit des yeux, riant et pleurant à la fois. César et Louise s'approchent d'elle. Il pose ses bras sur les épaules des deux femmes et les serre contre lui en riant.

 

Enfin ils vont pouvoir sortir de leur tanière et recommencer à vivre.

 

Ils passent un moment à profiter du soleil en observant le paysage autour d'eux. La couche de cendre, ravinée par les pluies laisse déjà apparaître par endroits, comme un duvet vert pâle indiquant un retour de la végétation.

 

Dans l'abri, une couche de poussière recouvre leurs installations. A part une partie de la cheminée qui s'est effondrée dans le foyer, ensevelissant leur marmite sans l'endommager, rien n'a bougé.

 

Un faible miaulement attire leur attention.

 

-    Gaïa ! dit Louise, je t'avais presque oubliée.

 

La chatte s'était échappée dans les galeries, ils ne l'avaient pas vue depuis le début des tempêtes. Elle s'approche en passant avec précaution sur les cailloux instables et vient se frotter sur leurs jambes en ronronnant.

 

Désiré l'attrape par surprise et réussit à la garder quelques secondes dans ses bras :

    - Qu'est-ce que tu as fait sans nous ?

    - En tous cas, elle avait de quoi manger, dit Adèle. Les pots de conserve cassés par les pierres du foyer sont vides !

 

Le foyer déblayé, ils commencent par se préparer du thé et du café suivis d'un vrai repas. Heureusement, leurs réserves sont à peu près intactes, mais ils savent qu'elles ne vont plus durer très longtemps. Il leur faudra bientôt repartir.

 

 

 

 

5 Avril – sous terre

 

 

Dans la nuit du dixième jour, seuls, David, Fédérico et Antonin veillent dans la grande salle.  Les autres dorment, terrassés par la fatigue, déjà habitués aux bruits incessants de ces derniers jours, qui, enfin, semblent se calmer  un peu.

 

Au matin, on n'entend plus que les bruits de l'eau, de moins en moins violents. Innocent relance la turbine et aussitôt les lumières reviennent. Heureusement, l'installation n'a pas été endommagée.

 

Luce et Edith rassemblent les enfants pour descendre avec eux vers les piscines.

 

Sam sort précipitamment de sa cachette et court comme un fou autour d'eux.

Tout à l'air normal, de la poussière un peu partout, mais pas de casse.

 

Le niveau de l'eau dans les piscine est plus haut que d'habitude. Il reste encore de l’eau sur les sols inondés, de nombreux objets, brosses, jouets et linge de toilette flottent dans la dernière vasque devant la grille qui barre le passage vers les salles inférieures.

 

Très vite, la vie reprend ses droits. Les enfants vont à l’école. Mathilde et Mireille s’affairent dans la cuisine. Les autres retrouvent leurs occupations ou font le tour du refuge pour vérifier qu’il n’y a pas de dégâts, avant d’organiser une expédition à l’extérieur.

 

8 Avril - Aminata

 

 

Aminata sait qu’il a du se passer quelque chose de grave. Elle a entendu le bruit terrifiant des orages et du vent. Pourtant sa cave est creusée profondément dans le rocher. Elle a eu si peur qu’elle s’est réfugiée dans le sommeil, encore plus que d’habitude. Elle serait incapable de dire pendant combien de temps.

 

Quand le calme est revenu, elle n’a pas osé sortir tout de suite. Elle avait entassé des meubles devant la porte pour se protéger d'éventuelles visites. En réalité elle a encore plus peur des humains que de ce qui se passe dehors.

 

C’est en découvrant un matin, un point lumineux sur le mur, face à ses barricades, qu’elle réalise que le soleil est revenu. Elle dégage la porte, et découvre des rayons de lumière qui se projètent sur les murs par les interstices. Elle se dépêche d'ouvrir.

 

Tout d'abord complètement éblouie par le soleil, elle trouve à l'extérieur un spectacle cataclysmique. Elle n’a plus de souvenir précis du paysage, mais l’absence totale de végétation rend de toutes façons la région méconnaissable et  lui laisse peu d'espoir sur ses chances de survie..

 

Elle a encore de quoi se nourrir pendant quelques mois, en faisant attention, mais la réserve d'eau est presque vide.

 

- Tu comprends, explique-t-elle à son bébé, si on ne trouve pas d'eau, il faudra repartir et tu commence à être lourd.

 

Les premiers jours, elle reste des heures à observer les alentours, à l'ombre d'un rocher, pour se protéger du soleil et pour ne pas se faire remarquer. Elle s'oblige à marcher pour réveiller son corps, chaque jour un peu plus loin. L'endroit où elle se trouve est entouré de petites montagnes qui lui masquent l'horizon.

 

Malgré tout, elle retrouve le goût de vivre, sachant qu'elle va devoir se décider à partir chercher des lieux plus hospitaliers.

 

Déjà, les premiers végétaux percent la couche de cendre grise et forment ça et la des zones d'un vert intense. Elle les a goûtés, d'abord en très petite quantité, surveillant les réactions de son estomac et consomme à présent régulièrement des petites feuilles charnues un peu acides, délicieuses en accompagnement des confits, foies gras, et cassoulets trouvés dans la cave.

 

Elle a trouvé une source qui suinte plus qu'elle ne coule. Elle arrive à recueillir de l'eau pour boire, mais pas assez pour se laver. Elle n'a pas changé de vêtements depuis plusieurs mois et pense avec nostalgie aux salles de bains et aux armoires de leurs dernières maisons.