Jilinia

 

26 Mars dans la nuit – sous terre

 decors

 

Lise et Fédérico sont réveillés par un bruit inhabituel. 

Depuis qu'ils ont décidé de vivre ensemble, ils se sont installés dans une pièce de la galerie qui va du cirque au puits de la grotte ornée.  Vaste espace sphérique, creusé par l'eau et les galets. Au sol, ils ont gardé le sable où sont disposés quelques tapis oranges et or.  Leur « bulle de pierre » où l'on accède par un petit escalier, est meublée de bois brut et de tentures de laine claire grâce au travail de  Justine et Yohan.

 

Il est une heure du matin. C'est un bruit de cascade. Pas d'eau sur le sol , ça vient de plus loin. L'eau s'écoule dans une espèce de toboggan avec un bruit infernal, pour se perdre, plus bas.

-    Il faut prévenir les autres, dit Fédérico.

Quand ils arrivent dans la grande salle, ils  trouvent Luce et Mathilde en train d'allumer des bougies et de sortir les torches électriques, la lumière vient de s'éteindre.

 

-  Martin et Innocent surveillent la turbine depuis hier soir. Il doit pleuvoir très fort. Elle vient de se mettre en sécurité. Le débit des cascade est trop fort, leur dit Luce. Qu’est-ce qui se passe de votre côté ?

-   Il y a un nouveau torrent après les grottes ornées, ça dévale très vite.

Martin arrive en courant  :

-     On va réveiller tout le monde et distribuer des lampes Je ne pense pas que l'eau puisse monter jusqu'aux parties habitées, mais il vaudrait quand même mieux rassembler tout le monde ici.

Ils se re trouvent tous autour de la grande table, après avoir installé les enfants qui se rendorment dans les hamacs.

Cette longue journée qui commence, est la première de dix jours de terreur, pendant lesquels ils vont souvent avoir l'impression que leur refuge pourrait éclater comme une coquille de noix 

Assourdis par le vacarme des chutes d' eau, répercuté à l'infini dans des espaces immenses,  épouvantés par le fracas et les vibrations des bouleversements qu'ils devinent à l'extérieur, sans pouvoir en évaluer l'importance, ils se sont regroupés dans le seul espace encore éclairé.

Réunis autour des bougies, par petit groupes, certains avec des livres, d'autres lisant des histoires ou animant des jeux pour aider les enfants à passer le temps, c'est le seul moment où ils vont perdre la perception des jours et des nuits.

Le pauvre Sam, terrifié, est caché sous le buffet de la cuisine.

Ils ont disposé dans la grande salle, de quoi dormir et de quoi manger pour tout le monde,  mais les horaires n'ont plus de sens. Ils prennent leurs repas n’importe quand, et s'endorment seulement quand ils sont épuisés, se relayant pour surveiller les chutes d’eau, et les entrées de la grotte.

Des relations nouvelles se tissent entre eux durant cette période. Surtout, ils parlent, ils se parlent pendant des heures. D'abord, de leurs inquiétudes, pour les enfants, pour les bébés qui arriveront bientôt.

Mais n'ayant aucun moyen d'imaginer des solutions,  ils commencent à raconter, à raconter leur vie d'avant, en particulier Carmina

-    Quand j'étais petite, mon grand-père, Yokka, voyageait avec un ours. Il le faisait danser, dans les foires ou sur les places des villages. Ils gagnaient un peu d'argent comme ça...

Tous écoutent cette vieille femme qui ne sait pas exactement son âge mais qui est la plus ancienne d'entre eux. Elle est encore très belle, les yeux vert clair, de longs cheveux qui ont du être très noirs, retenus par une grosse barrette d'argent; un petit nez et une jolie bouche que le fin réseau des rides n'arrive pas à déformer, la peau très foncée.

Ses bijoux,  : colliers d'or, bagues, grosses boucles d'oreilles, et bracelets en grand nombre viennent d'un peu partout en Europe et même pour ceux de ses grand-mères, de beaucoup plus loin. Ils constituent toute sa richesse.  

Elle sait qu'elle est née en Hongrie dans une famille de Roms Kalderas, descendants de musiciens également chaudronniers, ayant quitté l'Inde, il y a plusieurs centaines d'années. Leurs traditions, depuis des générations étaient l'itinérance, avec pour moyens d'existence, les spectacles de rues et les travaux de vannerie ou de chaudronnerie.

-    C'était dur !

Chez nous, la naissance d'un enfant est toujours une bénédiction, mais quand il y en a trop, la vie devient difficile. Ma mère avait onze frères et sœurs vivants et je ne sais pas combien il y a eu d'enfants morts. Moi j'ai eu huit frères et sœur. J'étais la première. A quatre ans, je m'occupais déjà de mes petits frères et de mes petites sœurs. J'en avais toujours un  dans les bras ou sur le dos.

On dormait tous ensemble sous de gros édredons, des fois, ça se battait, mais quand même on s'amusait bien. Je n'ai jamais su combien j'avais de cousins.

Quand la famille se retrouvait on étaient plus de cent et on  faisait la fête pendant plusieurs jours.

 

En arrivant, à la famille ou aux amis, on disait :

-    Je te trouve avec Dieu

L'autre répondait :

-    C'est Dieu qui t'envoie.

En se quittant, c'était :

-    Reste avec Dieu.

Celui qui restait disait :

-    Va avec Dieu, mon frère ou ma sœur.

Maintenant les gadgé, Bonjour ou Au revoir, ils ne pensent même plus à ce que ça veut dire. Quand même, il y en a qui disent Adieu!

Dieu , c'est important pour nous. J'ai toujours gardé une petite statue de la madone qui appartenait à l'une des sœurs de ma mère et l'image de Sainte Sara qui vient des Saintes Maries de la mer.

 

On voyageait plus lentement que maintenant avec les roulottes tirées par des chevaux.

Encore avant, il y a très longtemps, les roulottes, c'était des tentes sur roulettes : un plateau en planches, sur des roues, avec des branches courbées, attachées de chaque côté, d'autres branches en travers et dessus de grandes couvertures épaisses, en feutre ou tissées en laine avec des poil de chèvres. On ne tenait pas debout à l'intérieur. C'était juste pour voyager ou pour dormir.

Les chevaux tiraient les chariots et les ours marchaient attachés derrière, ou se couchaient à leur place au bout des planches.

Après il y a eu des belles roulottes rondes, de la même forme que les tentes, mais en bois peint.

Mes parents, ils avaient ces roulottes qui ressemblaient à des maisons, avec des murs droits et encore le toit arrondi. Comme celles que nous avons gardées pour le cirque. Les caravanes avec la cuisine et la douche, c'était plus pratique mais pas beau.

On mangeait beaucoup de plantes ou de fruits que les parents nous envoyaient chercher dans la nature.

La mère, elle faisait des paniers et des corbeilles qu'elle m'envoyait vendre aux gadgés. Moi aussi, j'ai appris a faire des paniers Je saurais peut-être encore.

Le père, il jouait du violon et il vendait des chevaux. Souvent il nous emmenait pour chanter et ramasser les pièces dans les rues.

 

Des fois, on s'arrêtait dans les fermes et on travaillait à la récolte des fruits ou des pommes de terre, ou pour les vendanges. Quand on avait de l'argent, la mère achetait de la viande pour toute la famille et des tissus , elle apprenait aux filles à coudre les grandes jupes.

Les garçons,  le père leur montrait comment s'occuper des chevaux,  les soigner et reconnaître ceux qui ont été maquillés pour paraître plus jeunes. Il les emmenait avec eux dans les foires, pour qu'ils apprennent à marchander et à bien présenter les chevaux à vendre.

C'est pour ça que mon frère Kalo est parti avec un cirque. Depuis tout petit, il jouait avec les chevaux, et savait se mettre debout sur leur dos pour danser.

 

Et c'est comme ça que j'ai épousé Istvan qui avait monté un numéro avec lui.

J'ai eu de la chance, quand je me suis mariée, j'avais déjà rencontré plusieurs fois mon homme, ce n'étais pas un mariage obligé, nous étions tous les deux très amoureux. Et c'est comme ça que j'ai commencé à vivre dans les cirques.

J'avais 17 ans, je connaissais les chansons et je chantais avec les musiciens.

Après, la vie a été plus facile. Nous gagnions toujours assez d'argent pour nourrir la famille et mon homme était très généreux.

 

Agathe  la regarde avec admiration :

-    Il était comment ton amoureux ?

-    Beau! Très beau ! Très brun, avec de grosses moustaches.  Manolo lui ressemble beaucoup, même sans les moustaches.

Quand Angel est né, nous vivions bien. Pas riches mais toujours un moyen de gagner un peu d'argent. On pouvait circuler dans toute l'Europe. Moi j'ai eu seulement cinq enfants, deux filles et trois garçons.

Angel a travaillé avec son père et continué le cirque Morales. Une fille est mariée à un gadgé, en ville. On a aidé les autres à acheter un chapiteau. On se retrouvait l'hiver pour de grandes fêtes.

Je saurais encore reconnaître les signes, sur le bord des chemins, des morceaux de bois, des feuilles, des pierres, disposés sur le sol, ou des tissus accrochés dans les branches,  pour dire le passage d'une famille ou comment trouver un cours d'eau.  Après, ce n'était plus la peine avec les téléphones...

Nous, on suivait les routes de ville en ville, pour les spectacles. On s'installait dans la nature, seulement quand on allait voir la famille.

Edith avait déjà beaucoup parlé avec Carmina, de son histoire, de sa famille.

 

Elle essayait depuis quelques temps de la convaincre d'enregistrer ces témoignages et peut-être, un jour de les écrire. Carmina apprenait à lire et à écrire avec les enfants. C'était un bonheur pour Edith et Sylvette de la voir choisir des livres dans la bibliothèque, et lire des histoires aux petits.

 

Pour la première fois elle avait l’occasion de leur parler de leur vie, si différente de celle des autres.

 

26 Mars - César

decors

 

César et Louise sont assis devant le feu.

Tous les quatre ont passé la soirée à construire des sortes de tipis à l'aide de pieux entourés de couvertures. Ils y ont entreposé leurs objets personnels et leurs matelas.

 

Adèle et Désiré dorment déjà, chacun dans le sien. La chatte les a observés de loin pendant leur installation, puis, à la grande joie de Désiré, elle l'a rejoint dans sa tente. Il a annoncé qu'il l'appellerai Gaïa.

 

César prend la petite main de Louise dans la sienne et la fait asseoir contre lui :

- Je me demande si nous allons arriver à nous en sortir. Dit-il en enroulant une boucle de ses cheveux blonds autour de son doigt avant de la regarder briller devant les flammes. Il faudrait tenir jusqu'à l'été…

- Tu crois que nous aurions mieux fait de partir à l'étranger ?

- Je ne sais pas. Je n'avais pas envie de me retrouver dans un camp de réfugiés. J'espère que nous pourrons bientôt cultiver des légumes.

Des grondements se font entendre de nouveau au loin, accompagnés d'éclairs et de vibrations.

- Ici, en cas de vrai problème, nous pourrons toujours nous réfugier dans la grotte.

 

La lueur des braises diminue peu à peu.

Ils décident d'aller dormir eux aussi.

Dans la nuit, le vacarme étourdissant, des rochers roulant sur la pente au-dessus de leur tête, oblige César et les siens à se réfugier plus loin sous terre. Ils attendent le jour serrés les uns contre les autres sous leurs couvertures, somnolant de temps à autre. Ils craignent d'être emmurés.

A l.'aube, une faible lueur leur permet de constater que tout est resté en ordre dans leur abri, mais des fumées nauséabondes les obligent à se réfugier plus loin sous terre. Ils s'installent près de l'eau, dans une atmosphère étrange, à la faible lueur des lampes à graisse, relayée par de grosses étoiles phosphorescentes que Désiré avait conservées dans son sac.

Adèle a eu l'idée de fabriquer à même le sol, les alvéoles de deux jeux de dames chinoises. Ils jouent avec des cailloux et des billes d'argile sèche. Un tournoi dont césar est sorti vainqueur, les occupe quelques jours. Leurs yeux s'habituent à la pénombre. Ils ont fait cuire une pleine marmite de pommes de terre, qu'ils mangent avec les pâtés des paysans du village.

Ils dorment de plus en plus, chacun d'eux gardant à portée de main, leurs chaussures, leurs sacs et leurs blousons avec des lunettes et des foulards dans les poches. Il est possible qu'ils soient obligés de fuir très rapidement en cas d'inondation ou d'éboulement.

Encore une fois, si Désiré n'avait pas suivit les jours sur son carnet, ils auraient perdu la notion du temps. Ils sont encore là au bout d'une semaine, dans un état de fatigue nerveuse qui les rend irritables. L'eau de leur rivière est montée d'au moins un mètre sans sortir de son lit suffisamment profond.