Jilinia

 

Carnet de Pascaline  - Fin Octobre

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Je viens de me disputer avec Luce. Pourtant, nous nous aimons bien toutes les deux. C’est de ma faute. Ces heures, ces jours, ces mois en perspective sans obligations, sans véritable occupation, me donnent le vertige.

J’ai seulement dit que je commençais à m’ennuyer. Elle s’est très vite mise en colère :
- Si tout le monde fait comme toi, ça va être gai.

Elle a rangé ses aiguilles à tricoter et ses laines et elle est partie.

Bien sur elle a raison. Notre groupe a la chance de ne manquer de rien et d’être à l’abri. En fait, je voulais seulement dire que j’allais devoir m’organier pour m’adapter à cette période où seule l’incertitude est certaine, et où le temps s’allonge .

Je ne me suis pas ennuyée depuis l’école ou les jeudis chez ma tante. Elle me faisait broder des mouchoirs. Pas la peine de me dépêcher, dès que j’avais terminé, elle m’en donnait un autre.

J’inventais des histoires dont les héros étaient des personnages que j’avais découverts dans les motifs à fleurs du papier peint. Ils couraient tout autour du salon. Je me demandais ce qui arrivait à ceux qui étaient cachés derrière les meubles ou coupés par l’encadrement des portes et des fenêtres.

Je me disais que le temps devait être comme les élastiques, parfois il pouvait s’allonger, s’allonger...

Ici, aucune activité n’est indispensable, nous avons plus de vêtements, d’objets et de nourriture que nécessaire. On doit avoir la même impression sur une île, quand il n’y a plus rien à découvrir.

Luce a raison, nous avons la chance d’être ensemble.

Ce sont les repères dans le temps qui me manquent le plus. Nous sommes contraints de vivre le moment présent, sans avoir à compter les jours nous séparant d’un évènement attendu.

Il faudrait créer des évènements qui mobiliseraient tout le monde. Je vais y réfléchir.

 

Fin Octobre – sous terre

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Luce lâche son panier devant chez elle et part en petite foulée vers les piscines. Elle est furieuse.

Elle croise Mathilde devant l’école. Celle-ci ne cherche pas à lui parler, elle la connaît bien, ce n’est pas le moment.

Arrivée devant les piscines, elle se déshabille rapidement et plonge dans l’eau tiède. Le bruit des petites bulles contre ses oreilles, lui fait plaisir. Elle nage vigoureusement, bat des pieds,  en allongeant ses bras le plus loin possible et rejoint ainsi l’extrémité du grand bassin en quelques secondes.
Le corps dans l’eau chaude, elle s’installe sous une petite cascade d’eau plus fraîche.

C’est l’un des endroits préférés des enfants. Ils y ont presque tous pieds, protégés des courants par une grille placée devant le dernier siphon. Des pierres disposées en gradins permettent de s’y asseoir, ou de s’y allonger dans l’eau.

Peu à peu, elle se calme : - Bien sur qu’on s’ennuie pense-t-elle. Ce matin, je n’avais même pas envie de me lever.

Elle plonge de nouveau et nage plus lentement, pour rejoindre les salles de bains. Elle s’amuse à regarder le fond de l’eau où des formes tout aussi étonnantes que celles des plafonds, sont éclairées par les projecteurs. Mieux vaut ne pas poser les pieds à certains endroits.

A présent tout à fait calme, elle se frictionne vigoureusement avec une grande serviette et recoiffe ses cheveux mouillés devant un miroir glissé entre deux colonnes. Enfin elle remonte la grande galerie en fredonnant un air de musique du cirque.

Elle passe au restaurant pour y prendre de l’eau chaude et des biscuits  et revient vers le domaine de Pascaline.

Celle-ci à toujours des plantes et du thé pour les visiteurs. Elle vient de ranger son carnet quand elle entend la voix de Luce

- Toc, toc, toc,  J’ai pris un bon bain, j’aurais dû te proposer de venir avec moi.
- Merci d’être revenue, je parle toujours trop.

Luce pose son plateau sur une table basse en s’asseyant sur un coussin.

- Après m’être agitée dans l’eau, je me suis trouvée bête. Moi aussi je m’ennuie. J’ai perdu mes repères : les saisons, les récoltes, les livraisons à préparer en vitesse. Si j’ai parfois rêvé de souffler un peu, je n’avais pas vraiment besoin de vacances. Tu vois, je viens de m’apercevoir que personne n’a vraiment besoin de nous.

Pascaline dispose des bols, du miel et des petites cuillers sur la table :
-  C’est vrai.   Mathilde s’occupe de l’intendance, et il ne faudrait pas essayer de lui prendre sa place ! Elle a juste demandé à Mireille de l’aider de temps en temps. Les jeunes explorent et crapahutent avec Etienne, on les encombrerait plus qu’autre chose.  Les hommes bricolent. Didier passe des heures à lire et je crois qu’il écrit une espèce d’autobiographie. Edith, Sylvette et Leïla s’occupent de l’Ecole, les Morale du Cirque...  Et nous, qu’est-ce qu’on fait ?

- Au moins, on a la chance d’être deux. Tu sais, on pourrait peut-être s’occuper des fouilles dans la grotte ornée.

- J’y ai pensé, mais c’est une expédition un peu sportive pour moi.

Les deux femmes se regardent en souriant, heureuses de s’être retrouvées :
-    Et si on aménageait une salle pour nettoyer et ranger les découvertes, dit
Luce en disposant des feuilles de menthe et de verveine dans les bols avant d’y verser l’eau chaude.

Le soir même, elles se mettent d’accord avec Martin et innocent pour   déblayer une pièce de la Galerie du Cirque et y transporter des meubles.

La semaine suivante, elles commencent   à trier des seaux de terre provenant de la salle des foyers. Elles y découvrent rapidement une multitude des dents d’animaux et de petits os. Pascaline à la joie de découvrir des perles, les premières d’une collection qui va s’étoffer au fil des jours. Certaines sont gravées ou incrustées d’ocre.

Elles sont également chargées de nettoyer, de réparer et de répertorier  des éclats de silex, des pointes de flèche et toutes sortes d’outils rudimentaires, découverts par les autres, en notant scrupuleusement les lieux de découverte.

Une nouvelle relation s’est établie entre elles deux et le reste du groupe grâce  aux humains qui, bien avant eux, à différentes époques, ont occupé ces lieux.

 

Journal de Luce – Centième jour

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Nous sommes ici depuis cent jours!

Cent jours sans soleil, qui pourtant sont passés très vite. Presque comme en vacances. Si l'on évite de penser aux incertitudes sur notre avenir et sur l'état du monde, ici, on pourrait se croire en Thalassothérapie ou dans l’un de ces stages de survie destinés aux cadres en mal de performances.

Les contraintes de la vie d’avant n’ont plus de sens pour nous. Mis à part de temps en temps, le service à la cuisine et au nettoyage, notre disponibilité est illimitée Même si beaucoup d’entre nous en avaient rêvé souvent,  nous avons du apprendre à dissocier activité et nécessité, à choisir d’occuper notre temps pour le plaisir, sans obligation et ce n’est pas si simple !

Les petits, en bande, ne se quittent plus, même s’il y a de temps en temps des disputes dont nous nous gardons bien de nous mêler ! Le matin après le bain, le petit déjeuner et l’école. L’après-midi, ils ont le choix entre les ateliers et le cirque.  Nous avons sécurisé les accès aux lacs souterrains et aux puits L’absence de danger leur donne une liberté totale. Des marelles sont peintes sur le sol des galeries où ils jouent au ballon et font du vélo et de la patinette entre les plantations de plantes exotiques.

Les juniors, éloignés de leurs études prennent leur mal en patience et font beaucoup de sport. Malgré quelques périodes agitées, de solides amitiés se nouent entre eux.

Pablo a installé des balançoires dans toutes les salles. La plus belle, derrière la piste, vient d’un manège ancien, c’est un dragon blanc en bois sculpté qui pivote de bas en haut. Les petits peuvent s’y balancer tous ensemble. Un cygne en bois doré et des escarpolettes sont accrochées solidement aux voûtes. C’était une drôle d’idée d’avoir gardé tout ça mais il n’avait pas envie de s’en séparer et ces objets s’accordent parfaitement avec l’ambiance féerique de la grotte.

De l’allée du cirque, on peut entendre les chants ou les répétitions des musiciens, qui font maintenant partie de notre ambiance familière. 

Pascaline et Didier nous ont initié au Yoga et aux massages. Ils ont une salle à côté des piscines avec des tables de massages et des tapis de sol.

Nous avons mis au point un système de troc pour échanger des services, en dehors du travail habituel pour la communauté. Un tableau d'affichage propose toutes sortes d'échanges,  dont les valeurs différentes sont  évaluées en perles de couleur. Pascaline a partagé équitablement toutes les perles de son magasin. Elles circulent au gré des désirs et des besoins de chacun. C'est un moyen pour responsabiliser les enfants et leur donner quelques notions de valeurs.

Yohan tisse des couvertures, l'atelier de couture fabrique des vêtements, Mathilde des gâteaux, Innocent donne des cours pour les installations électriques, etc, etc... Les cours à l'école du cirque sont échangés contre l'entretien du lieu, et il n'est pas interdit de faire des cadeaux.

Notre mini-société fonctionne bien. Tout le monde y met du sien.

L'espace occupé s'agrandit au rythme des besoins, et les recherches archéologiques passionnent beaucoup d'entre nous. Avec Pascaline, nous avons aménagé une grande salle bien éclairée pour nettoyer, classer et conserver les trouvailles. Nous avons maintenant la certitude que ce lieu a servit d'abris à des groupes importants, pendant de longues périodes, depuis des milliers d'années.

Les spéléologues n'ont pas encore exploré la totalité des salles et des lacs souterrains. Ils pensent avoir trouvé la source qui alimente la fontaine de notre village.

Mes deux enfants sont mariés, et Justine sera bientôt maman.

Elle est ronde, épanouie et toujours aussi active. Elle aménage leur appartement et la chambre du bébé. Elle s'est découvert une passion pour le travail du bois. Après quelques jours passés avec Innocent pour apprendre à se servir des outils, elle a dessiné et construit avec du bois de palettes, leur lit, un berceau balancelle, des étagères, des tables, des tabourets. Elle ponce les planches brutes, superficiellement pour conserver les veines du bois Elle les assemble avec des chevilles. Ensuite elle les colore avec de l'argile blanche, rouge ou jaune, puis les polis à la cire. Tout cela sans cesser de parler à son bébé à qui elle explique tout ce qu'elle fait. Leur installation n'aura pas de secret pour lui.

Yohan a déjà fabriqué des mètres et des mètres de tentures et de tapis. La chambre du bébé sera un nid chaud et douillet. Nous avons bien fait de garder toutes les toisons des moutons. Celles qui n'avaient pas été lavées pour mieux les conserver, se rincent tranquillement dans une vasque d'eau tiède. Gabriel et Agathe gagnent toutes leurs perles en cardant la laine entre deux planchettes couvertes de crochets métalliques.

Ils sont très heureux de leur prochain statut d’ oncle et tante.

Ce bébé, il est attendu par tous avec bonheur. Didier a donné aux futurs parents des cours d'haptonomie, qui permettent à Yohan d'entrer en contact avec son enfant par un délicat travail de toucher à travers le ventre de sa mère. C'est aussi un moyen de faciliter l'accouchement, car le père peut aider le bébé à se retourner et à se déplacer.

Ici, pas d'échographie, nous ne saurons qu'à la naissance si c'est "il" ou "elle", pour le moment, c'est "le bébé".

Mon étourdi d'Anton se révèle un jeune mari attentif et attentionné, en admiration devant Marina, qui organise, elle aussi, leur habitation. Chez eux, pas de meubles, des hamacs, des tapis, des matelas, des coussins, des voilages, des tentures. La vie au ras du sol !  Seule une banquette de pierre donnant sur l'allée du Cirque, permet de s'asseoir à une hauteur normale.

Depuis quelques jours, j'ai l'impression qu'elle dort beaucoup. Je n'ose pas leur en parler. Elle attend peut-être aussi leur bébé...

Eve fabrique des tentures à partir des nombreux tissus et vêtement inutilisés, qu’elle découpe et assemble. Elle a découvert l’atelier de Samuel et Anne, et modelé une multitude de personnages, gens du cirque, danseurs, acrobates, puis elfes, fées, et animaux, qu’elle installe dans les parois feuilletées des galeries.

Carmina est très souvent à l’école avec les enfants, elle apprend à lire en même temps qu’eux. 

Lise qui était très mal à son arrivée, vit maintenant avec Fédérico. Elle jongle, elle danse, elle chante. Nous nous inquiétions encore pour Mathieu quand nous l'avons vu arriver  un matin, tenant Anabelle par la main, tout souriant.

Un jour,  il a trouvé Camille sur la colline. Elle vit maintenant avec nous. Pascaline et Didier s’occupent d’elle. Très choquée par la mort de son ami , elle sort peu à peu d’un état de léthargie dépressive. Les jeunes l’entourent autant que possible, et l’obligent à bouger et se distraire avec eux.

Youri et Paco sont partis le quinze octobre, et revenus un mois après. Ils ont rencontré un homme seul, qui se nourrissait au hasard de ses trouvailles dans les lieux abandonnés et pleurait sa compagne en absorbant tout l'alcool qu'il pouvait. Il semblait avoir perdu la raison et refusa obstinément de les suivre dans la grotte.
Ils se sont arrêtés quelques jours chez deux gentils vieillards qui s'étaient installés dans un souterrain, et survivaient en se ravitaillant dans les caves de leur village, avec leur chien et deux chats. 

Ils ont fini par regretter le confort de la grotte, et sont revenus sans aucune information sur la vie dans le reste du monde : plus de télé, plus de radio.
Ils ne supportaient plus le froid, le vent, la poussière et l'obscurité.

Youri s'est installé chez Edith dès son retour. Je suis contente qu'elle ne soit plus seule.

Je rêve souvent que je cours au soleil, sur la plage, mais je n'en parle pas. Je ne dois pas être la seule à compenser notre vie troglodyte par des rêves d'espace, de vent, de soleil, de nature...  J'espère que chaque jour qui passe, nous rapproche de la liberté...

Nous organisons des fêtes, le plus souvent possible, pour les anniversaires, les fêtes légales ou celles que nous inventons.  Aujourd'hui, pour le centième jour, un spectacle est organisé au Cirque par tous ceux qui s’ y entraînent depuis notre arrivée. Nous verrons aussi le spectacle de l'école, les enfants sont très excités depuis plusieurs jours. Ils peignent les derniers décors et répètent tous les après-midi.

J'avais l'intention décrire ce journal très régulièrement, finalement, je suis toute étonnée de ne pas en avoir le temps et c'est plutôt rassurant. Je vais aller aider Mathilde à préparer le buffet d'après spectacle. Ce soir, la  fête sera très belle...